Rat de bibliothèque
Norlin Library est la bibliothèque de l'université du Colorado.
Elle est ouverte 24/24 pendant l'année et 12h par jour (seulement) pendant les vacances. On y rentre gratuitement, on se sert seul, et on travaille des heures sur ordi avec WIFI gratuite...
(En fait il y a la WIFI municipale dans la plupart des rues du centre ville)
Ce rayon rassemble une partie des livres uniqement de ou sur Gandhi.
J'apprends à travailler la philo avec des moyens modernes ! La plupart des livres que je lis sur Gandhi ou sur Nietzsche sont sur Kindle ou en pdf, ce qui permet d'annoter le texte, de piquer des citations, et la recherche de mots, de noms sur tout un livre.
Internet permet d'acheter des livres (que je feuillette d'abord à la bibliothèque) en occasion à des prix tres bas, ou sur format kindle. Je me suis procuré un livre sur "la religion de Gandhi", un autre sur son ascetisme, des livres sur la vie de Nietzsche... A la bibli je peux photographier des chapitres de certains livres pour lire plus tard des points précis qui m'interessent...
Ce que j'essaie de faire est une "lecture Nietzschéenne de Gandhi", en partant de l'analyse que Nietzsche fait de la morale et de la figure du prêtre. Cela "colle" à merveille à priori, mais quand on s'interesse à la vie réelle des gens en relation avec ce qu'ils écrivent, on s'eloigne des clichés et la différence entre l'analyse théorique et la vie réélle laisse passer des choses fort intéressantes !
et l'un comme l'autre ont dit que les écrits s'éclairent par la vie de leurs auteurs !
Introduction
Il y a des recettes pour parvenir au sentiment de la puissance, d’une part pour ceux qui savent se maîtriser eux-mêmes et qui par là sont déjà familiers du sentiment de puissance, d’autre part pour ceux qui en sont incapables. Les hommes du premier type ont fait l’objet des soins du brahmanisme, les seconds de ceux du christianisme (M/AA, §65)
Pourquoi diable ?
J’ai été élevé dans le souvenir d’un père décédé, que ma mère décrivait comme une personne influencée par Gandhi : la non violence, les livres, revues et témoignages qui s’y rapportaient tenaient bonne place dans la bibliothèque familiale : Luther King, Danilo Dolci, Lanza Del Vasto… ma mère souhaitait ardemment que je devienne professeur de philo, ce que mon père aurait souhaité être, elle imaginait la profession philosophique comme un engagement - et je crois que c’est déjà tout le problème ! -
Un des premiers livres que j’ai acheté à 16 ou 17 ans chez un bouquiniste s’appelait « La généalogie de la morale » et pour moi, cela tombait bien : je cherchais à comprendre ce qui fondait ces fameuses « valeurs » qui semblaient tant faire consensus dans la famille !
A la découverte, les deux premières dissertations du livre conservaient un aspect de querelle entre grecs présocratiques sur l’origine des notions du « bon » et du « noble », puis de l’affirmation chrétienne du retournement des valeurs entre maîtres et esclaves avec promesse de récompense dans un autre monde... Tout cela pouvait se comprendre comme un règlement de compte dans la civilisation occidentale ?
Mais la troisième fit sauter le bouchon avec une description féroce de la figure du « prêtre » au-delà de la religion chrétienne, avec une bonne dizaine de références aux religions de l’Inde. Nietzsche y brosse une typologie de volonté de puissance ascétique, qui s’applique avec un précision étonnante à l’image de Gandhi que l’histoire retient …. sans bien sûr le connaître puisqu’en 1887, quand Nietzsche écrit, Gandhi n’a que 18 ans et n’est pas encore parti à Londres pour y suivre des études d’avocat !
Après avoir caractérisé les ressorts de la puissance du « prêtre » , Nietzsche termine sa démonstration en définissant le sens de tout idéal ascétique, qui s’appuie sur la Vérité, c’est à dire Dieu. L'analyse rejoint ce que Gandhi revendique : la Verité et Dieu sont des termes équivalents.
Nietzsche et Gandhi ont donc bien non pas une vision commune, mais un cadre de références qui fonctionne et permet de les confronter dans un univers balisé : d’un côté, un penseur qui dénonce le recours à une illusion, de l’autre, un homme d’action qui signe son autobiographie « histoire de mes expériences avec la Vérité », et dit « l’essence de la religion, c’est la moralité» (Autobio, Introd)
Tout au long de son œuvre, Nietzsche s’est appliqué à mettre en relation les sens des textes avec la vie de leurs auteurs, leurs impulsions, leurs motivations…. y compris la génèse de ses propres textes. On ne pense pas en dehors de sa vie, la vie et la pensée sont un tout. Là encore, le cadre de référence fonctionne, puisque Gandhi affirme que "(s)a vie est son seul enseignement".
Ils sont nés à 15 ans d'écart , avec des profils de vie aussi dissemblables que possible, bien qu'ils aient en commun une enfance religieuse, marquée par leur individualisme et leur volonté, d'avoir été tous deux infirmiers sur des champs de bataille, et d'avoir l'un comme l'autre construit un rapport très fort à la notion de "médeçin de leur civilisation".
La vie de Nietzsche se consume dans la maladie après un début exceptionnellement précoce (professeur d'université à 22 ans) et s'achève à 46 ans (1844-1889 puis 10 ans aliéné) , alors que celle de Gandhi (1879- 1948) gagne par étapes en influence et en renommée jusqu'à commencer vers 46 ans (à l'âge ou Nietzsche perd ses moyens) à être identifié définitivement comme "Mahatma" lors de son retour définitif en Inde, et la deuxième partie de sa vie.
La vie de Nietzsche se consume dans la maladie après un début exceptionnellement précoce (professeur d'université à 22 ans) et s'achève à 46 ans (1844-1889 puis 10 ans aliéné) , alors que celle de Gandhi (1879- 1948) gagne par étapes en influence et en renommée jusqu'à commencer vers 46 ans (à l'âge ou Nietzsche perd ses moyens) à être identifié définitivement comme "Mahatma" lors de son retour définitif en Inde, et la deuxième partie de sa vie.
Mais le lien très fort qui donne sens à cette mise en perspective, c'est bien la formule "l'essence de la religion, c'est la moralité"à laquelle j'ajouterai "et son ressort c'est l'ascétisme", une phrase qui aurait pû être dite autant par l'un que par l'autre, mais dans des perspectives antagonistes...
La mécanique du retournement des valeurs morales décrite par Nietzsche veut qu'à l'origine (dans son texte, les indo-européens envahissant la Grèce) une race de seigneurs se soit définie comme noble et bonne, pratiquant une attitude fort civile à l'intérieur du groupe et fort méprisante pour les autres...
Le prêtre ne peut pas trouver une place dans la classe dominante et se tourne vers les "vaincus" dont il devient le "berger", une nouvelle élite. Il les conforte dans l'idée qu'ils sont les vrais "bons" en retournant les valeurs de la société et en menant un combat pour que cette masse impose ses critères.
En menant ce combat, il réalise son propre besoin de rayonnement, de "volonté de puissance" de prêtre.
L'outil de ce retournement contre l'élite, c'est le nihilisme, le recours à des valeurs situées dans un autre monde abstrait : la Vérité, Dieu, le Paradis... avec pour conséquences l'égalitarisme, la compassion, le refus de ce qui constitue la lutte universelle pour la puissance, la vie
Cent cinquante ans après, le schéma reste provocateur, "polémique" comme Nietzsche le dit en sous-titre.
L'important est de voir ce qu'il produit quand il devient un outil d'analyse et en ce sens, Gandhi présente une exceptionnelle occasion d'analyse !
Gandhi, hindou, mais persuadé que toutes les religions ménent à la même Vérité, échappe-t-il en quelque point à la condamnation Nietzschéenne ? En montre t-il dans certains cas les limites ?
Le prêtre ne peut pas trouver une place dans la classe dominante et se tourne vers les "vaincus" dont il devient le "berger", une nouvelle élite. Il les conforte dans l'idée qu'ils sont les vrais "bons" en retournant les valeurs de la société et en menant un combat pour que cette masse impose ses critères.
En menant ce combat, il réalise son propre besoin de rayonnement, de "volonté de puissance" de prêtre.
L'outil de ce retournement contre l'élite, c'est le nihilisme, le recours à des valeurs situées dans un autre monde abstrait : la Vérité, Dieu, le Paradis... avec pour conséquences l'égalitarisme, la compassion, le refus de ce qui constitue la lutte universelle pour la puissance, la vie
Cent cinquante ans après, le schéma reste provocateur, "polémique" comme Nietzsche le dit en sous-titre.
L'important est de voir ce qu'il produit quand il devient un outil d'analyse et en ce sens, Gandhi présente une exceptionnelle occasion d'analyse !
Gandhi, hindou, mais persuadé que toutes les religions ménent à la même Vérité, échappe-t-il en quelque point à la condamnation Nietzschéenne ? En montre t-il dans certains cas les limites ?
A mes yeux, la seule façon de comprendre la Généalogie de la morale est de la traiter comme un outil d’analyse, en la confrontant à une situation réelle.
Cela permettra de reprendre pas à pas la généalogie en prenant en compte ce que sont et d’où viennent les « maîtres » , en analysant d’où vient le ressentiment, ce qui le différencie de l’humiliation, de la colère, de la révolte… et commen ce ressentiment est géré, parce qu’il y a bien des manières de le faire : le processus de retournement construit par Gandhi est nettement différent de la doctrine chrétienne. Où tombe-t-il dans la critique, où en est-il indemne ?
Nietzsche le dit lui-même (dans l’Antéchrist §) toute conviction court le risque de se systématiser, et de tomber dans l’aveuglement. Et je crois que ni Nietzsche, ni Gandhi, tous deux jusqu’au-boutistes, n'échappent à l'excès ! Pas pour les mêmes raisons, ni de la même façon, certes, mais l’un comme l’autre doivent être compris avec des réserves.
1Point de départ du Gandhisme
Avant le ressentiment, il y a une humiliation, qu'il transforme en lui donnant un discours, des "raisons", c'est une forme de dénoncement.
Mohandas Gandhi nait en 1869 à Portbandar, un port de la côte ouest de l'inde commerçant depuis des siècles avec le monde arabe et l'Afrique.
Le nom de Gandhi signifie "vendeur de parfums, d'épices", et c'est un nom courant dans plusieurs des langues indiennes issues du Sanscrit.
Sa famille appartient à la caste des marchands et des banquiers...une classe moyenne particulièrement acquive dans cette région du Kathiawar (2,3 millions d'habitants en 1872 - Gandhi Before India chap 1) urbanisée et ouverte sur l'étranger.
Son père est conseiller principal du prince de Portbandar, un des 64 "princes" du Kathiawar, qui a authorité sur 70 000 sujets, et ne manque pas de rappeler que la noblesse de sa famille remonte au 9eme siècle.
Mais en fait, après la révolte de 1857 la couronne anglaise a resserré son pouvoir sur tous les territoires de l'Inde. Une partie du pays est constituée en provinces, le reste est qualifié d'états princiers. Les administrateurs britaniques ont établi 7 niveaux de délégation de pouvoirs à ces princes, et les rétrogradent s'il leur est reproché quelque chose. Ainsi l'année de la naissance Mohandas Gandhi le prince de Portbandar se fait rétrograder de la 1ere à la 3eme catégorie, suite à l'éxécution d'un esclave et d'un marin britanique.
L'enfance du jeune Mohandas est marquée par la religion de sa mère qui lui inculque les interdits moraux traditionnels du Jaïnisme (végétarianisme, pas d'alcool...), qu'il accepte tout en les confrontant à la réalité de ce qu'il constate naivement : les anglais sont plus grands, plus forts...il mange de la viande et boit du vin en cachette pour être fort comme eux,
A doggerel of the Gujarati poet Narmad was in vogue amongst us schoolboys, as
follows:
Behold the mighty Englishman
He rules the Indian small,
Because being a meat-eater
He is five cubits tall. (AutoBio chap 06)
Ce conflit entre la morale familiale traditionnelle et le sentiment d'infériorité face aux britaniques ne s'apaisera que dans la mesure où il approfondira son héritage en commençant par le plus simple et le plus concret, la lecture de livres sur le végétarianisme et la recherche des restaurants végétariens à Londres et donc d'appuis, puis par la lecture en anglais de la Bagavadgita, l'approfondissement du sens de la religion et de la morale, avec la conviction inébranlable que l'Inde est plus riche d'enseignements en ce domaine que l'Occident ... L'étudiant retrouve ses racines après une brève période où il se veut et s'habille comme un Gentleman britanique.
Des lors, il continue à porter des vêtements occidentaux mais avec un turban, signifiant sa fierté de faire à la fois partie d'une élite indienne et d'être un membre du barreau tout comme un Anglais.
La réussite personnelle d'un colonisé ne suffit pas à garantir la reconnaisssance sociale des colonisateurs, loin de là, et il va le découvrir dès ses débuts professionnels . Il témoignera dans son Autobiographie de deux conflits humiliants qui l'ont marqué considérablement
1892. A 23 ans, il est jeune avocat à Rajkot (dans son Gujerat natal) et son frère le supplie d'intervenir pour une cause qui le gène quelque peu, et pour laquelle il doit s'adresser à un anglais avec qui il a eu de bonnes relations à Londres, durant ses études. Mais l'anglais en question est maintenant administrateur de l'état princier, et il traite Gandhi de haut, comme un colonisé parmi d'autres, et sans l'entendre le fait promptement jeter dehors par ses domestiques. (Autobio 04 The first shock). Gandhi se révolte, veut l'attaquer en justice, mais un avocat indien plein d'expérience lui dit d'avaler son humiliation car il ne gagnera rien contre un anglais.... Ecoeuré de l'ambiance du milieu judiciaire dans lequel il souhaitait s'intégrer, il saisit la première chance qui lui est offerte et part en Afrique du Sud pour un an, comme avocat, pour un marchand Gujerati musulman, qui a un procès commercial en cours à Durban. Il y restera 21 ans.
1893. L'affaire est célèbre et a donné lieu à un livre à succès (Gilbert Sinoué 2013 : "La nuit de Maritzbourg" ). Dans le train qu'il emmène du port de Durban à Johannesbourg où il doit plaider, le jeune avocat, habillé avec soin à l'occidentale, se fait jeter de force des premières classes du train sur une gare en pleine nuit bien qu'il ait payé son billet : un voyageur a appelé les vigiles pour le faire expulser parce que pour les blancs, un "coolie" n'a rien à faire dans la classe réservée aux européens, même s'il est avocat.... Gandhi se révolte, refuse d'aller en classe économique...et il est contraint de passer la nuit transi de froid dans la petite gare à attendre. Il joindra par télégramme son client et le directeur de la compagnie, et obtiendra de voyager comme il le voulait, mais avec un jour de retard. Cela n'empechera pas lors du même trajet un autre refus de partager cette fois la diligence qu'il doit prendre, puis une chambre à Johannesbourg, puisqu'il est classifié homme de couleur.
A 24 ans, Gandhi subit là une humiliation, à laquelle il était bien moins préparé que pour la première qui avait des implications personnelles et familiales.
A Maritzbourg il découvre que partout au Natal, il n'est qu'un "coolie-barrister" (avocat pour indiens), sans considération de sa personne.
A l'image de son refus de quitter sa place même sous les coups, Gandhi "ne lâche rien". Il obtiendra finalement de la compagnie (dit Rajmohan Gandhi dans son livre "Gandhi, sa véritable histoire par son petit-fils") que les "indiens bien habillés puissent utiliser la premiere classe" ... (mais pour combien de temps ?)
En Inde, ou à Londres, il était confronté à la morgue du colonisateur, en Afrique du Sud, il est confronté à la lutte des ethnies, menée par un pouvoir ouvertement suprémiciste blanc : si le terme est anachronique, c'est bien ici en Afrique du Sud qu'il est né : autojustification, autarcisme, conservatisme, peur panique de "l'invasion", et pour finir Apartheid.
Au Natal comme au Transvaal, les pouvoirs locaux représentent des Afrikaners, propriétaires de grandes exploitations agricoles, qui ont dû migrer plusieurs fois auparavant vers le nord sous la pression des britaniques, et qui s'accrochent à leurs terres à leurs avantages, tandis qu'avant l'annexion progressive des territoires "Afrikaners", la colonie britanique du Cap donnait plus au sud des droits aux noirs et acceptait les mariages mixtes...
Mais les découvertes des plus importants gisements au monde d'or et de diamants dans les années qui précèdent l'arrivée de Gandhi provoquent des d'arrivées massives d'étrangers (un peu comme la ruée vers l'or aux USA !)
L'appat de ces richesses va accélérer l'expansionisme britannique .... .
Deux guerres opposeront les britaniques aux boers, en 1880/1881 et 1900/1902 avec encore des tensions jusqu'à l'annexion finale des républiques autonomes des Afrikaners en 1910. L'empire gagnera sur les plans économiques, politiques et administratif, mais les populations blanches des boers, représentant les 2/3 de la population blanche auront toute latitude pour renforcer leur projet de société quant à la gestion des populations non-blanches, en contradiction avec le discours officiel de la couronne britanique.... Les blancs s'entendent sur le dos des autres ethnies...
Johannesbourg, la ville où Gandhi allait plaider lors de sa mésaventure de Maritzbourg, n'a été fondée qu'en 1886 et elle atteint en quelques années plus de 100 000 habitants, avec des milliers de nouveaux prolétaires noirs, indiens, venant du monde rural, qui constituent de nouvelles catégories urbaines de populations déracinées pour lesquelles les autorités sud-africaines du Transvaal instaurent des lois de confinement spatial dans des zones définies et des emplois réservés (note cf François-Xavier Fauvelle-Aymar, L'invention du Hottentot, Publications de la Sorbonne, coll. « Droits & Cultures », , 416 p.(ISBN 2859444459) p 280/285, cité par Wikipedia "Histoire de l'Afrique du Sud, consulté le 10/08/2019)) et conçoivent le projet d'interdire la "franchise", c'est à dire le droit de vote à toute la population indienne.
Si les blancs ont besoin de contingents de travailleurs manuels indiens qu'ils embauchent pour quelques années, ils entendent les ensuite en Inde, en interdisant que des "élites" (des personnes éduquées) ne viennent rejoindre et défendre ces immigrants.
Gandhi évalue en 1896 le nombre des blancs au Natal à 50 000, celui des indiens à 51000 et celui des noirs à 400 000 (au cours de sa conférence à Bombay en 1896. Les chiffres donnés par différents sources sont très variables, et les blancs les ont considérés pendant des génération comm potentiellement dangereux. Toujurs est-il que pour lui, au moment de son arrivée, la population indienne dépasse de peu en nombre la population blanche, qui a plus de méfiance pour les asiatiques que pour les noirs, parce qu'ils sont les plus susceptibles à ses yeux de faire concurrence dans plusieurs domaines, dont le commerce en particulier.
La suite montrera que la minorité indienne en Afrique du Sud ne dépassera pas 3% de la population, tandis que le pourcentage des noirs décuplera. (note 1) Que se serait-il passé en Afrique du Sud si l'on avait laissé la population indienne prendre une place notable entre les blancs et les nooirs ?
Le jour même ou Gandhi débarque à Durban en 1893,
le journal local cite le discours de réinvestiture du président Paul Kruger de la "République d'Afrique du Sud" (du Transvaal) des Afrikaners, qui clame que
" even the heathen must acknowledge the hand of God in our history, and that it was God that granted us our liberty." Mecury Natal cité par Guha Ramachandra. Gandhi Before India (p. 67). Penguin Books Ltd. Édition du Kindle.
Arrivé pour être simplement l'avocat d'un marchand de Durban, Gandhi devient rapidement l'avocat, le lobbyste, le protecteur de la communauté indienne.
Ce qu'il découvre rapidement, c'est que les indiens sont humiliés, divisés, silencieux face aux vexations et au malthusianisme qui les accable...
Avocat, il a à défendre des causes individuelles le plus souvent face à l'administration et en traduisant en termes juridiques les humiliations auxquels ses clients sont soumis, et presque invariablement, il pointe la différence des traitements auquels ils sont soumis entre l'Inde et l'Afrique du Sud, toutes deux colonies britaniques, et la non-reconnaissance de la civilisation indienne.
Gandhi dit clairement à cette époque qu'il se bat pour que ses compatriotes (appelés dépréciatement "coolies") ne soient pas rejetés au rang des "kaffirs" (les noirs). Il ne s'agit pas d'un combat humanitaire pour les droits de l'homme en général.
De la répétition et l'addition des humiliations des indiens, on passe à la volonté de synthétiser tout cela dans la communauté, de le nommer, et de se préparer à y répondre ... c'est la création du "Natal Indian Congress", le lieu où le ressentiment peut se partager.
2 Ressentiment ?
C'est un mot popularisé par Nietzsche, pratiquement pas utilisé par des philosophes avant lui. Mais comment cela fonctionne ; d'ou cela vient, et sur quelles suites cela peut déboucher, vu par Nietzsche, pratiqué par Gandhi.... ?
Revenons à la Généalogie de la morale pour comprendre ce temps du ressentiment, prise de conscience et levier entre la dépendance passive des masses soumises et toute réponse envisageable.
Dans la Généalogie, le point de départ est un état stable :
La conscience de la supériorité et de la distance, je le répète, le sentiment général, fondamental, durable et dominant d’une race supérieure et régnante, en opposition avec une race inférieure, avec un « basfond humain » — voilà l’origine de l’antithèse entre « bon » et « mauvais ».
Il définit ce rapport de force comme la gouvernance des Aryens envahisseurs et maîtres jusqu'au retournement des valeurs en Grèce, du temps de Platon, puis dans tout l'occident, par le christianisme.
Un peuple Aryen et croit-on leur langue Indo-européenne sont fort à la mode au 19eme siècle : il résolvent à bon compte les interrogations sur la diversité et l'unité européenne. Et Gandhi lui-même puisera dans ce quasi mythe pour essayer de persuader les latifundiaires suprémacistes blancs que leurs travailleurs indiens sont de la même race qu'eux ("of the same stock" XXXXX) !
Les historiens depuis ont pensé à la rupture de civilisation amenée par des invasions de populations maitrisant le cheval, puis à la révolution de l'agriculture s'imposant aux chasseurs-cueilleurs, imposant des langues de diffusion propices aux échanges, les premières villes, mais tout ceci s'est passé entre 4000 et 2000 ans avant JC avec plusieurs invasions de plusieurs peuples ayant effectivement en commun un fond linguistique : rien ne dit qu'il s'agit d'un peuple, d'une langue unique s'éparpillant sur une surface de l'Europe ! Et peut-on imaginer ensuite une oppression durant plus de 1000 ans ? Et si leur langue indo-européenne s'est imposée, il faut qu'il se soient mélangés aux peuples pré indo-européens ?
En bref, peut-on penser sans se soucier de la vraissemblance historique ?
Nietzsche affirme avec une certaine assurance que "toutes les langues (xxxxxxx) sans autres preuves que de la philologie...
En fait les exemples qu'il cite concernent le Grec, le Latin, l'Allemand et le Gaélique.
En grec, la seule référence est le poête pré-socratique Théognis connu pour être un fervent aristocrate, particulirement amer après sa défaite contre la démocratie... de quoi dépeindre et regretter un âge d'or !
En latin, les dictionnaires étymologiques contemporains (A Ernoult, A Meillet) donnent "méléos"(mensonge) et non "mélas" (noir) comme apparenté de Malus (cela change tout !)
En Gaélique, le mot cité " Fingal" est en réalité un nom propre tiré d'une épopée publiée par le poete McPherson en 1762, dans sa série des poèmes d'Ossian, qui serait un légendaire et mythique poete du 3eme siècle.... Confusion probable avec le mot Fionn (F prononcé V) qui veut dire blanc, à rapprocher de Gwen en breton et de vendos* en gaulois. Dans aucune de ces langues, le blanc n'a signifié blond, ni prestigieux... A moins que le Fin-Gal Nietzsche anticipe Fine Gael (le clan des celtes, nom du parti politique dont le leader est Leo Varadkar dont le père est né à Bombay, et pourrait bien être Aryen par conséquent.... Tout cela n'est pas sérieux !
Les Aryens "nobles", les celtes blonds, les allemands divisés en blonds et bruns... (pourquoi pas les Francs (libres), les Slaves (esclaves), les Russes roux, oui c'est l'origine) ?
Tout cela, races et langues, doit être oublié et c'est un peu dommage d'avoir à décompter d'un texte philosophique rédigé par un professeur de philologie.. la philologie !
Mais une fois ce décor post-romantique enlevé, il reste ce que la référence à Théognis donne à penser : on peut effectivement imaginer que les sociétés archaïques reposaient sur le pouvoir absolu d'une caste qui ne conformait pas ses ordres à des textes ou une morale. On peut imaginer que bien des peuples parlaient de leur "bon" seigneur, comme les Saoudiens parlent aujourd'hui de leur "bon" prince : un personnage suffisament puissant pour imposer l'imprévisible, l'innommable.
Dans ce type de société archaïque, dont on définit la morale en suivant Nietzsche dans le rapport tout puissants/misérable, quelle morale est pratiquée par les gens simples entre eux, puisque Nietzsche précise qu'il y a dichotomie entre deux sociétés ?
On pense à des exemples d'invasions suivies de la constitution des 2 sociétés antagonistes imbriquées comme celle des Normands en Angleterre, des pieds noirs en Algérie, des blancs en Afrique du Sud justement... Le pouvoir s'y préoccupe de résoudre ses conflits internes et de bloquer toute avancée de la plèbe pour perdurer, jamais de régir sa morale si elle ne le menace pas : plus la classe dirigeante aura l'occasion de décrier et de mépriser la plèbe, plus elle pensera se renforcer.
Pour les peuples vaincus traînés en esclaves, pour la plébe, il y a forcément une forme d'abattement, puis d'humiliation, qui peut déboucher sur la révolte, la haine aveugle immédiate et généralement stérile.
L'abattement est l'envers de l'état stable posé par Nietzsche comme hypothèse première : ce sont les juifs marchant vers les fours crématoires sans révolte, les indiens d'amérique prenant "possession" de terres arides, lea aborigènes laissant leurs enfants aux blancs pour être élevés à l'occidentale, les ouigours "rééduqués" dans des camps chinois.... La conscience se refuse à percevoir le trauma, et l'engourdissment fait
Mais si les humiliés prennent la mesure de ceux qu'ils subissent et le définissent, ils partagent un ressentiment qui constitue la prise de conscience, le levier pour réagir. Le cas des "gilets jaunes" me parait éclairant : beaucoup d'entre eux ont témoigné avoir souffert pendant des années,sans comprendre et en se taisant, jusqu'au jour où ils se sont retrouvés et ont exprimé leur ressentiment.
C'est exactement ce que Gandhi a provoqué en peu de temps au Natal.
Autres chapitres : plus tard !



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